LES ARTISANS I - Les sabotiers

LES SABOTIERS


 Selon le principe d’autarcie, dans chaque famille d’autrefois, il y avait quelqu’un sachant fabriquer, entièrement à la main, les sabots de tous les membres de la famille. Le bois choisi peut être le bouleau, le tilleul, le frêne ou le noyer. On fabrique d’abord des carrelets , de simples rectangles qui attendent d’être grossièrement ébauchés. Puis il faut le creuser avec des tarrières .

 

 

 

 

 

 


Le paroir, sorte de couteau dont la pointe est fixée à l’établi, permet de tailler la pointe et le talon du sabot. Les différentes cuillères finissent le trou pour donner le confort désiré. Pour finir, une gouge grave une dentelle florale, sorte de signature du sabotier. Il ne reste plus qu’à fixer la bride. Aujourd’hui, le travail artisanal est fortement concurrencé par les machines numérisées.

Cf : www.sabotierdujura.com
Cf : www.sabotiers-bressans.com
Cf : La chanson Les sabotiers.  CD des Alwati, vol. 1

- Un Canard sur la Loue, n° 120. Automne 2016. Pages 22-23. H. Meunier

 


ARTICLE

LES SABOTIERS

L’ouvrage abonde
Et tout le monde
Va à la ronde
Acheter mes sabots…


    Tel est le début de la chanson des sabotiers que m’a chantée ma voisine Mme Ghislaine Sarrazin en 1989. Elle l’avait apprise à l’école de La Loye et d’Arbois vers 1920. L’air a été aussi noté dans un carnet scolaire bressan comme air langdocien.    C’est dire qu’au début du 20° siècle, il se chantait un peu partout, comme un peu partout à cette époque on portait des sabots, surtout dans le monde rural. Tout le monde se souvient aussi d’autres chansons comme : « C’était Anne de Bretagne, duchesse en sabots ». Ou encore : « En passant par la Lorraine avec mes sabots… ». Sans oublier : "Les sabots d’Hélène" de Brassens.

    On dit que le sabot est apparu entre 1480 et 1520 dans le nord, l’Ouest et l’Est de la France pour se répandre très vite partout. A ces époques lointaines, les sabotiers vivaient avec leur famille dans les bois au milieu des bûcherons et des charbonniers sur les lieux mêmes de la coupe. De temps à autre, l’un d’entre eux s’attelait à une charrette et partait pour le colportage. Puis ils prirent l’habitude d’intégrer un village et tenir échoppe. Chaque bourg avait au moins un sabotier. La grande guerre de 14-18 marqua un brusque changement. On manquait de bras pour honorer les commandes. Plusieurs artisans s’équipèrent d’une machine capable de dégrossir deux sabots à la fois. Les perfectionnements ne tardèrent pas pour augmenter le rendement. Ce fut les premières saboteries où l’ouvrier n’avait que la finition (car un sabot ne s’adapte pas au pied au contraire du soulier) et la décoration. Un sabotier pouvait fabriquer quatre à cinq paires par jour, soit quelques centaines par an. Mais le prix était le même pour un sabot à la main ou un sabot à la machine. Et bientôt les bottes en caoutchouc déferlèrent. Après la seconde guerre mondiale tout fut balayé ou presque.

    A l’époque, les sabotiers ne manquaient pas de travail pour deux raisons principales. D’abord comme on l’a dit, presque tout le monde portait des sabots, même les gosses de cinq ans. Seuls les bourgeois préféraient les chaussures de cuir. D’autre part, l’usure : Une paire de sabots durait un ou deux mois selon les travaux de la saison. Ceux qui traînaient les pieds usaient davantage, comme ceux qui marchaient souvent sur des sols caillouteux. En hiver, les sabots s’usaient plus vite sur les sols humides.  Un bon travailleur avait besoin d’au moins six paires par an. Pour empêcher une usure trop rapide, on pouvait les ferrer ou clouer des bandes de caoutchouc, mais alors  en hiver, les enfants devaient dire adieu aux glissades sur les chemins verglacés.

    Il existait plusieurs sortes de sabots. Il y avait ceux tout en bois de type dit « couvert » sans fioritures. Les sabots avec bride en cuir étaient plus confortables. En les choisissant assez long, on pouvait les garnir de paille pendant les grands froids ou enfiler d’épais chaussons tricotés. Les sabots du dimanche étaient gravés et ornés. On les prenait pour se rendre à la messe. Le sabotier les teintait au noir de fumée ou les imprégnait de cire d’abeille pour faire ressortir les gravures, avec par exemple des fleurettes. C’était comme une signature. Les sabots de mariage pouvaient être peints et décorés de feuilles de chêne et de glands, symboles de fécondité et de prospérité. La galoche est une chaussure à semelle de bois et le reste en cuire. Ce n’est pas un sabot.

    Le bois employé le plus couramment était le bouleau qui durcissait en séchant. Le tilleul est aussi bien apprécié pour sa légèreté et sa facilité à être travaillé. Le pin et le sapin sont des bois légers mais perméable à l’eau. On choisissait quelques fois de l’orme, du hêtre, de l’acacia ou de l’aulne. Les mariniers aimaient bien le peuplier pour ne pas déraper. On évitait le frêne trop pesant. Le luxueux noyer quand on en trouvait, était réservé aux bons clients.
    La fabrication des sabots demandait de multiples opérations qui révélaient la technique très sûre de l’artisan. Chacun avait sa méthode et son vocabulaire. Il fallait d’abord abattre les arbres à la  cognée et au passe-partout ou bien on se les faisait livrer. On tronçonnait le fût en le débitant en billes d’un mètre de long. Eventuellement on fendait encore les billes en quartiers. Chaque bille était sciée en trois morceaux correspondant à la longueur maximum des sabots, soit la pointure 46. Le bois se travaille demi-sec et peut demander un séchage à la fumée des copeaux, sans la flamme qui fendrait les bûches.

    Arrivent ensuite le dégrossissage sur un billot à l’aide d’une hache à manche court, puis le bûchage avec le paroir, une longue lame courbe attachée à l’établi par un crochet. Morsure après morsure, le sabot prend lentement sa forme.  L’ébauche bien serrée dans une sorte d’étau,  on commence à le creuser à l’aide de la taraudière ou tarrière, de gouges et de cuillères de formes différentes. Pour polir l’extérieur, on reprend le paroir  puis un racloir. Reste la décoration réalisée à l’aide de gouges et de molettes.

    Notre regard sur les sabots nous fait mesurer combien en quelques dizaines d’années le monde a changé. Les derniers sabotiers  ne vivent plus guère que dans la mémoire des anciens. Ainsi à La Loye, Bernard Chevanne octogénaire revoit toujours son voisin Albert Boitrand dans les années 1930. M. Sigrand un peu plus tard, était sabotier au centre du village, en plus de son train de culture. Auguste Perret dans les années 40, avait son atelier au « Bout de camp », de l’autre côté du village, toujours en plus de son travail de culture. Le dernier sabotier de La Loye fut sans doute Edmond Fromond, (père de Maurice) jusqu’après la guerre, rue des Croix. C’est lui qui introduisit des machines et travaillait surtout l‘hiver en plus de son travail. Dans la vallée du Doubs, près de Dole, à la fin du 20° siècle, s’éteignit à Rochefort Jean Belsot qui avait repris l’atelier familial.
    Actuellement en France, il reste tout juste une dizaine de sabotiers dont le métier ancestral se transmet directement, sans école. D’où un risque de disparition totale. Dans le Jura, il faut citer Michel Simonet de Ney près de Champagnole, 4° génération. C’est chez lui qu’ont été achetés les sabots du groupe Les Alwati, dans les années 1980. Mais comme l’usage des sabots s’éteint peu à peu, les sabotiers d’aujourd’hui se tournent de plus en plus vers le tourisme avec de l’utilitaire comme des plateaux de fromage, ou des objets souvenirs comme des petits sabots, des fleurs, des fruits ou des coquetiers. Il faut bien vivre et s’adapter.

DES EXPRESSIONS :
- Dormir comme un sabot : Dormir profondément. Au 11° siècle le terme de sabot désignait une toupie qui tournait tellement vite qu’on croyait qu’elle ne bougeait pas, comme un dormeur.
- Avoir les deux pieds dans le même sabot : être empêtré, incapable d’agir.
- Comme un sabot : maladroitement.
- Saboter : Action de détériorer, de mettre hors d’usage volontairement et clandestinement. Une légende voudrait que la signification de ce terme vienne du fait d’ouvriers en révolte au 19° siècle abimant des machines avec leurs sabots. On pourrait penser aux canuts lyonnais. Mais rien n’est prouvé historiquement. Reste que le dictionnaire Littré note ce sens en 1873.
- Mettre du foin dans ses sabots : acquérir de l’aisance.
- Avoir du sel plein ses sabots : Avoir de la chance.
- Danser la sabotière : danser en sabots. France Loisirs Paris.

BIBLIOGRAPHIE   Aimablement communiquée par Robert Francioli.
- Maguerite Reynier. Au bon vieux temps. Edition Sequania Besançon. 1929.
- Bernard Henry. Des hommes et des métiers au village. Seuil. 1975.
- Albert  & Jean-Christophe Demard. Un homme et son terroir. Joël Cuenot. 1978
- Gérard Boutet. Les Gagne-Misère. 1993
- André Jeannin. Le Progrès du 12 février. Article sur Orgelet. 1995
- Hubert Comte. Outils du monde. NIIAG Italie. 2003
- http://www.sabotierdujura.com/ sabotier du Jura. 2013

Henri Meunier
Pour la revue trimestrielle « Un Canard sur la Loue », N° 120. Automne 2016